L'anguille . le poisson des Charentais !
Pêchée toute l'année, l'anguille est longtemps restée, pour les Charentais, le poisson
de base. Aujourd'hui elle est délaissée par les nouvelles générations.
In an-yille parfois appelée andille, voire dans le
Rochefortais ou encore Aunis, o l'é ine bestiole serpentiforme dont la seule
évocation réveille de joie les papilles des anciens. "Eh, j'aime bin ine boune
an-yille", disent-ils, "fricassée à l'ail et au persil dans la poêle
avec dau bon beurre !" "Où c'est bien", disent les bourgoèses, o
l'é quant o y'en at 5 à 6 au kilo. On les jette dans la cendre pour ôter le gluant
vu qu'o yat pas d'écharde (d'écaille), à moins qu'on ne les essuie anvec
dau papier jhornau sur toute la longueur. On coupe la tête et vide les entrailles.
On tronçonne et o yat pu qu'à rouler dans la farine ! Ce qui surprend le
profane, c'est que les morceaux, après la coupe, bougent encore! Et, coum in âchet
copé (ver de terre rose - le lombric) ! "L'anguille", précise Pierre,
"ce n'est pas le plat que l'on sert à n'importe qui, uniquement aux amateurs ! 0
y'en at teurjhou qui creyant que jhe mangeons dau sarpent ! L'image du serpent, les
bourgeoises l'évoquent quand c'est l'anguille toute seule qui fait son kilo C'est que les
anguilles arrivent vivantes à la maison et quant o cheit su' la sole, o fait
impression !. Là, o faut êite deux pour zou tenir et o l'é le patron qui
achève la bête. Faut enlever la piâ, mais 0 se tire coum ine peau de
lapin. Eh, dans n-ine boune matelote anvec dau vin rouge dau pays charentais, o l'é
bon ! Pas in acheneau pas un étier pas un cours d'eau, pas un
ruisseau qui n'ait été pêché pour les anguilles; sans oublier les fontaines, curées
pour l'occasion ou les fossés des marais qui, au moment de leur vidange pour être curés
aussi, attirent toujours les pêcheurs. "Pour les attraper", dit Pierrot, au
cur de la Charente, o yat qu 'à se pencher".
C'est que la pêche à l'an-yille, o l'é pas compli- qué. Si on n-en n-a le temps (fautzou prenr' !), on se met en couture et on se prépare ine veur- mée, qu'on appelle meurvée ou morvée dans la Rivière Si on n'a pas le temps, o yat qu'à fout' ine bourgne autrefois en vime (long panier d'osier asteur en piastique, qu'on fabriquait à la veillée quand on faisait les bonbonnes). On appâte le fond de vers. "Mais avec ine javelle (fagot de sarment de vigne) qu'on plombe dans le courant avec des pierres, dit Robert, o fait bin tout autant affeire ! La neut al s'acachant n'en d'dans, et à matin, o y'at pu qu'a zou relever. On peut mettre aussi des cordelées (cordeau avec plusieurs hameçons) et plus simple, juste un fil appâté qu'on maintient anvec ine simple piarr'. 0 l'é bin rare si en relevant au matin, o l'anghylle pas ! Il arrive même qu'en bord de rivière, on les voit passer Alors, in cot de fourche dans l'eau, al s'emberlificotant entre les dents et 0 y'at pu qu'à ramasser.
"Ramasser" dit Patrice, "c'est bien ce que j'ai mis le plus longtemps à
apprendre". Il faut lui coincer le cagouet (le cou, juste dessous la tête)
entre 3 dets vous montrant le pouce, l'index et l'auriculaire de la main droite (vu
qu'o l'é pas in gaucher). Et combien dit-il, en avoir loupé pour les avoir
attrapées à la moitié du corps ou au bout de la queue ! 0 glisse, fant de lou et
ine anyille tombée dans l'herbe, o l'é teurtout foutu. Faut voir coum
ça se guile et quel que soit le sens dans lequel elle est partie, ça ne se trompe
pas de côté, c'est toujours vers la rivière qu'elle file à la vitesse... d'ine
an-yille ! D'ailleurs, quand Patrice va "aux anguilles à la veurmée",
il ne sort jamais sans son parapluie (o l'é pas pass que sa mère garde pu les
vaches, qu'o yatpu de vieuxpébroque qui traine !). Dans le parapluie, il les fait
d'emblée tomber et amprès, i prend son temps peur zou ramasser.
Mais voilà qu'asteur dans les terres, parler d'anguilles, o doune le bourdon. "Nos viviers sont vides" dit Pierrot Car ils n'ont pas manque d'idées, nos Charentais, pour creuser des trous, par ci par là, en déviant les cours d'eaux pour alimenter leur bétail renfermé dans des verveux (nasses), où i plongiant au gré des besoins culinaires de la patronne.
Sur la côte, on ne se plaint pas trop Des anguilles, o y'en a encore
!"Dans l'Ile de Ré", dit José, "on ne se casse pas trop "On met une
éverit ondulée dans les chenaux avant marée basse et on revient quand
l'eau a perdu. On soulève et on plante la fouène que d'autres
appellent pigouille, ou encore le salé et les anguilles, qui se rétractent
comme des souris, se foutent n'en d'dans.
"Les anguilles", dit Madeleine, ce n'est plus la peine de les pêcher !. Les p'tits
drôles, i z'amant pas ça à cause des bordes (arêtes), mais i z'y
veniant teurjhou en grandissant. Avant la guerre, poursuit-elle, nous, on était
contents de manger des anguilles, ça variait les menus. Les générations après, elles
n'ont souffert de rien, elles n'ont manqué de rien. Nos an-yilles, les ghenses aneut
leur trouvent une allure pas très ragoûtante. Asteur, i mangheant que des
poissons carrés et i z'étant contents. Et pourtant, o yat rin qui vaut ine
boune an-yille !"
Se "coudre" ine veurmée !
La pêche à la veurmée
est la plus pratiquée dans les Charentes. Du coton à repriser, une aiguille à
gros chas peur grousses mains et on enfile des âchets. Les meilleurs
sont ceux du fumier (enfin, d'ailleurs, vu que dau fumier, jh'avons pu, i veulant pu
de bëtes !). Une affaire d'homme et quand i cousant, les houms, o n'en vaut le
cot. D'abord, demander à sa bourgeoise : vat-ou don me
douner ton aiguille à laine ? Et s'entendre répondre : m'agace pas
anvec ta veurmée, vu que bon nombre avant thyitté de la
"saloperie" su' l'aiguille la darnière foès! Otout, i se débrouillant.
Longtemps, ils ont enfilé leurs vers avec des pailles de balai (sorhgo). Puis, ils ont
tenté les baleines de parapluie (le chas est déjà fait), mais étant cannelées, 0
l'écorchait trop l'âchet. Otout, le modèle le plus déposé, côté
Rivière, est l'enfilage d' âchets su' in rayon de bicyclette. 0 yat
qu'à en fabriquer ine aiguille et 0 glisse bin. Nos gâs font un long
collier d' âchets qu'ils enroulent ensuite autour de la main en ine boule
grousse coum in oeu. Ils l'attachent à ine corde en la lestant et
l'aboutent à ine gaule. Une heure avant et après la pleine mer on va asticoter
l'anyille sur la côte. Dans les rivières, on préfère traîner sa veurmée
à matin de bonne heure ou de soir, sous les souches de peupliers, 0 l'é là qu'al
amant se saquer ! Mais attention, une fois dans l'eau, plus question de toucher les
vers, sinon les anguilles ne mordront plus, l'odeur de l'houm, aI zou sentant
. Sport pratiqué après Pâques jusqu'à octobre, vu que l'anguille, dit le
pêcheur se déplace, notamment celles des marais qu'envisageant pas de finir
asphyxiées dans les gaz des vases l'été. L'an-yille, gourmande d'âchets,
mord et ses dents se prenant dans le coton. Elle tire et, dit Lucien, "sans
secousse mais rapidement et énergiquement, on la sort". Pour être sûr de ne pas
l'égarer, nos houms la font tomber dans un parapluie, planté ouvert dans le
sol. Ne reste qu'à ramasser.


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