Boudinons les chaussettes, à la goulette
Aujourd'hui, c'est dans des boudins que l'on transfère les moules.
Posez des cordes au printemps, roulez-les en spirales sur des fûts
d'âbres pendant l'été et, douze mois après, vous récoltez entre 20 à 30 kilos
de moules par pieu qui partiront entre 8 et 9 F le kilo ! Un ostréiculteur dirait que
tout compte fait, la mytiliculture, o l'é intéressant ! Il pourrait minme
envisager ine reconversion d'autant que presque la moitié de la consommation
française est importée, ce qui n'est pas le cas de l'huître. Une surproduction de l'heûtre
qui n'est pas pour favoriser la boune ambiance entre les cabanes, alors que
les bouchôleurs eux, sont beaucoup plus sereins quand ils mettent leurs moules sur le
marché !
Facile zeu métier ? Avec leur grue qui faze tout, on pourrait presque le croire, excepté, vous dira Serge Grenon, que "côté production, le captage est très irrégulier et que les années se suivent mais ne se ressemblent pas". Et puis le bétail demande surveillance. Les moules sont si nombreuses à quitter leurs cordes pour galer les pieux qu'elles se montent les unes sur les autres au point que celles du dessus forment sur celles du dessous une deuxième peau : la pelisse en Saintonge, la plisse en Aunis. Une plisse qu'o faut ôter parce qu'elle empêche le bétail du dessous de s'alimenter correctement (qu'o l'étouffe minme !) et qu'elle alourdit sérieusement le monde du bouchot. A tel point que si l'on n'y prend garde, cette formation de gros paquets, o vat cheire en grappes au fond des flots qu'o s'rat teurtout foutu ! Comme le clayonnage a disparu, fini le repiquage. On a donc mis la plisse dans des chaussettes, entendez des filets en coton en forme de boyaux qui pourrissaient en un ou deux mois, qu'on perdait des fois les mouc' si on zou fazait après août (quand les moules sont moins vives et tournent mal autour du pau !). Jusqu'à nos jours d'aneut, où l'on fait tout simplement des boudins dont le filet, asteur, i dépend de la saison, parfois en mailles coton, mélangé à des mailles nylon (qui prennent le relais quand les premières craquent sous le poids du bétail), parfois tout synthétique. "Faire des boudins avec la goulette de la machine à boudiner", o l'é l'expression consacrée de l'opération du boudinage, qui consiste à aller boudiner des pieux, entendez, transférer sur des troncs libres les moules mises en boudins ! Un travail qui occupe de juillet jusqu'à décembre (en hiver, les moules ne poussent guère et il n'y a pas de formation de paquets).
Pour autant, nos ghens ne vont pas aller boudiner n'importe
quel pau. C'est qu'au pays des bouchots, le terrain recèle quantité de nuances
et la qualité de pousse n'est pas la même partout selon le lieu-dit, qu'il soit de
Mouille-pied, du Grand Remous, de la Petite Jeanne ou de la Belle Henriette... (les
bouchots, ils z'étant teurtous joliment châfrés). Ceux de la côte oleronnaise
résument l'affaire. Au nord, c'est la Vieille goule ! Au sud, la Petite cheite
! Comprenez qu'au nord les moules s'alimentent mieux qu'au sud où, par contre, elles se
fixent meû ! Mais c'est beaucoup plus subtil encore. André Grenon résume :
"Quand j'étais jeune et que les anciens d'Oleron venaient chercher des moules, on
leur disait de les prendre directement sur les bouchots. Mais c'était curieux, ils les
prenaient toujours au même endroit, au Midi. On était plusieurs qui démarraient et
quand on leur demanda pourquoi, ils répondirent que là, elles prenaient mieux le soleil
et étaient bien meilleures. Nous qui les cultivions, nous ne le savions pas !. Mais dépeu,
André a appris. "Les moules ont un goût particulier en fonction de l'endroit où
elles ont poussé", poursuit Jean-Paul Bucherie. "Moi, affirme Theddy Pineau, je
reconnaîtrais les miennes partout !". Ne pourrait-on pas, au fond, délimiter notre
côte en terroirs tels les vignobles ? "Sûrement " pensent nos bouchôleurs
mais encore faudrait-il que le consommateur ait le palais suffisamment avisé pour savoir
apprécier et on en est loin, beaucoup ne sachant même plus distinguer aujourd'hui, moule
bouchot et moule de gisement naturel !