Quand on dit qu'un couteau coupe mal, c'est banal. Quand
on dit, il coupe "comme du feu" ou "tout ce qu'il voit", c'est un peu
mieux. Mais quand on dit "qu'in coutâ cope coum le gheneuil d'in preit" (1) ou
"qu'il coperait la jhambe d'une bisse jusqu'à l'oûs si la piâ était oûtée"
(2), cela devient savoureux comme du "saintongeois". COMPRENDRE la finesse du
"Saintongeois", c'est se convaincre, qu'ici, on ne parle pas uniquement
pour communiquer mais surtout pour faire rire son interlocuteur Le patois est fait d'une
multitude d'expressions pittoresques basées sur le bon sens que donne la terre et
créées parfois sur des ressemblances phonétiques avec le français dans l'unique but de
faire des calembours. Aller de mal en pis a donné aller de marle en bisse
(de merle en rouge-gorge) et de bisse en reun (de rouge-gorge en rien). Si la
traduction en français ne veut plus rien dire, en patois, l'expression détonne d'humour.
Le saintongeais, qui a un penchant naturel pour maltraiter les mots, aime chanfroiser
du nom de Chanfroésit personnage de notre théâtre, qui fait volontairement ou
non des contresens. Dans la liste on trouve, avouère des idées
génitales (géniales), ine fousse celtique (fosse sceptique), l'oxyde
de cambronne (de carbone), répondre du talc au talc, le Canard
enchanté (le journal enchaîné), la poudre PTT (DTT), être
vieux comme Matthieu salé pour parler de Mathusalem... L'esprit gaulois et railleur
du pays s'en donne à cur joie. On s'amuse encore des autorités constipées
(constituées), de l'âne joint au maire (1' adjoint au maire), du sous-parfait
(sous préfet), du manteau d'estragon (pas plus ridicule que de l'astrakan), le
tout est de laisser libre cours à son imagination. Le Vendée globe, entendu le
" vent des globes" n'est il pas pour certains devenu la grande buffée
des batiâs d'la télé ? Quand une fille va se marier on va douner un gendre
à sa mère. Quand on se couche, on va se saquer (se fourrer) dans ses
plumes ou donner à manger aux puces. Quand quelqu'un est idiot, ol é
pas la moitié d'un sot ou c'est un fin comme du poil d'âne. Le
saintongeais aime aussi "chaffrer" son entourage, donner des surnoms en fonction
d'une qualité, d'un défaut ou d'une déformation du nom de famille. Du côté de
Bréville (16), on raconte l'histoire de cette femme appelée Beurlinguette parce
qu'elle vendait à la frairie (fête locale) des berlingots et qui revint
avec un manège. Tous les enfants firent par la suite des tours de beurlinguette sans
savoir pourquoi. Chaque village a son lot de chaffres. On connaît des pisse-menus
ou des peute-bas (personnes pas grandes), des fils de far (maigres), des
becs salés ou des dalles en pente (qui boivent bien), des prodos
(qui protestent toujours), des ghigolins (pas sérieux), des blétâs
(fouineurs comme des belettes)... Les saintongeais ont longtemps inventé leur langue et
ceux qui patoisent encore n'ont pas perdu la main. Le savoureux de ce parler, c'est tout
autant que l'accent, une floraison de formules imagées, à rendre bien froid parfois, le
français académique qui se mouche plus haut que le nez.
(1) Le couteau coupe comme le genou dun prêtre (aplati par les génuflexions)
(2) Il couperait la jambe dun rouge-gorge jusquà los si la peau était
levée.