O l'é point n'in ingrat
Ceux qui avaient juré qu'ils ne lâcheraient jamais le "goret"
n'en ont plus. Ceux qui croyaient qu'ils céderaient aux sirènes des supermarchés en
élèvent encore. Les cochons, certes moins nombreux qu'il y a ne serait-ce que 10 ans,
tiennent encore leur place dans nos fermes.
Le goret arrive dans la famille dès son plus jeune âge : autrefois p'tit goret, aujourd'hui, à moitié venu (nourrain). On l'élève pendant au moins un an jusqu'à ce qu'il charpente bien et en lui, on met tous les espoirs, Pourvu qu'il soit in boun élève ! Pourvu qu'il ne soit pas malade ! Longtemps, pour lui, on ira faire bénir du buis que l'on coincera dans sa porte, mais plus sûrement, on n'abattra pas les arentelles (toiles d'araignée) qui, dit-on, attirent à elles le mau et le préservent.
Des temps passés, il a gardé son habitat, le
têt à goret(*) , avec, comme unique meuble, la bassée.
Et puisque la science a dit que pour faire de l'éplet (du
lard), o faut que le goret séye inactif, on ne le sortira plus
guère, Au début, on bataillera en constatant qu'un goret
enfermé, o foughe et devant les sols de terre battue
défoncés, certains feront appel aux marichaux (maréchals
ferrants) pour mettre un claviâ
(anneau) dans une
narine de leur cochon. Devant les silements des bêtes, cette
torture sera abandonnée, préférant empierrer puis cimenter l'intérieur des têts.
Tout compte fait, cette bête là, plus facile à attraper ne fâche guère son
propriétaire, sauf quand elle est rosse, sile
sans cesse, gaspille tout ou urine dans sa bassée. Le goret est
vorace. C'est son petit estomac qui veut ça, Il aime manger ? , Que diable, in
Chérentais, réputé peur mangher 7 fois par jour, i zou comprend. Pour son
cochon, il prépare la beurnée qu'il lui servira, deux, voire
trois fois par jour selon les objectifs "gras" (aujourd'hui, les cochons
n'excèdent guère les 180 kilos contre les 250 kg préférés d'avant-guerre).
Régulièrement, le patron en juge du plat de la main posée sur le dos pour
vérifier la qualité de sa graisse, Bien avant que n'arrivent les progrès du genre
croquettes où o yat tout c'qu'o faut dont même les cheuns n'en vl'ant pu,
les gorets sont engraissés de farine de baillarge
(orge), de blé, de garouil et aussi de taupines (topinambours),
de jhoutes (betteraves), de citrouillons fourragers, même
d'orties, grandement recommandées pour prévenir le rouget, la maladie contagieuse et
mortelle la plus crainte chez le cochon. Mais sa préférence (jh' en
queuneussons d'autres asteur) s'est toujours portée sur les pommes de terre
(servies pour l'engraissement final), bouillies dans la chaudroune
ou la potine en fer à la crémaillère dans la cheminée. Un
vrai régal... pour tout le monde, jh'en queuneussons otout qu'avant souvent
pioché dans le chaudron avant qu'on zou ébeurne (écraser les
patates au pilon), même s'ils se sont entendu dire : "Mais ! O
l'é peur le goret, beurnocion !" Le goret, o manghe
de tout, c'est même une vraie usine de récupération des ordures
ménagères, à rendre dépressifs nos spécialistes du retraitement. Longtemps, on a vu,
au pied des éviers , le siâ dau goret. Epluchures en tous
genres, résidus de viande, tout y allait pour être mélangé avec la farine
fabrication maison. Mais le fin du fin, c'était le délayage à l'eau grasse de
vaisselle.
Jusque dans les années 1970, les gamelles ont été lavées sans
produit, mijotant parfois longtemps au feu de bois sur le trois-pied
(dans la cheminée) pour déculotter les fonds pris par la cuisson. Les gorets,
dont on ne connaît pas de cas ayant souffert de la faim, ont toujours raffolé de ces beurnées
que, traditionnellement, les drôles leur emportaient quand la
mère leur disait : "Eh, touille zou don et porte zou au goret
". Du jour où se sont généralisés les Paic Citron et autres Palmolive Vaisselle,
il n'y eut plus de sias à goret au pied des éviers, et pour
tout dire, les fermières ne sachant plus trop quoi leur donner il y eut beaucoup moins de
gorets de famille dans nos campagnes.
clichés Xaintonge
(*) têt à goret traditionnel, ici désaffecté
têt à goret des années 1960