Mordre dans la corde voir si o grosse !
La crise du "mytilicola" a contraint les bouchôleurs à
modifier leur façon de travailler. Dans leur recherche de rationalisation pour continuer
à vivre, ils se sont modernisés et ont limité considérablement leurs efforts
physiques.
La vie, o l'é teurjhou l'histoire dau grand balancier, dit l'Adonis,
philosophe à ses heures. O faut aller su' n'in bord, peur retrouver le
point d'équilibre et o repart de l'aut' coûté qu'o faut recoumincer.
Dans les années 1960, les scientifiques n'ont pas de remèdes "tue-ver" à
proposer aux bouchôleurs pour guarir leurs moules des mytili-colâs (qu'o
l'é pas des canets). Par contre, leurs études sont formelles. Le mytilicola infeste
moins les moules quand elles sont dans un milieu comptant peu de vase en suspension, où
l'alimentation est abondante et surtout où le bétail est en faible densité. O l'é
coum peurtout. Eh foutez don 1 000 peursounes dans n-in HLM et argardez don l'ambiance su'
les paliers, rin que de la chétivité !
A ces espoirs que leur laisse miroiter la science, certains veulent croire. André Bouyé raconte : "Pendant la guerre, on avait mis trop de pieux-bouchots, mais personne ne voulait plus les enlever, d'autant qu'il n'y avait pas de rendement. Il y avait un gâs à Charron, Roger Salardaine, qui disait qu'il fallait en ôter, aérer, capter autrement. Il avait plein d'idées mais personne n'a voulu l'écouter. Alors il est parti en Bretagne-nord, au Vivier-sur-mer, et il a fait la mytiliculture qu'il voulait faire. Une vingtaine de Charronnais l'ont rejoint. Pendant que dans le bassin de l'Aiguillon, on produisait mal une moule qui ne retrouvait pas sa qualité, eux, là-bas, ils arrachaient tous les marchés, avec une belle moule de bouchot jusque-là inconnue en Bretagne". Bref, d'un coûté, on queurvait, de l'autre, le culot payait !
Après tout, en Charentes, on n'aurait peut-être plus jhamais entendu parler de ces apatrides qu'aviant claqué la porte à zeu racines pour tenter leur chance ailleurs, s'ils n'avaient été obligés de revenir vu qu'à cause des courants, dans la Manche, on n'arrive pas à capter le naissain. L'histoire se plaît à raconter qu'on les vit "débouler" sur notre côte, pour des séjours éclairs de février à avril et on s'étonna de les voir clouter sur les pieux d'en-bas (qu'ils possédaient toujours en Baie de l'Aiguillon), des cordes dont on apprit plus tard qu'elles étaient fabriquées avec de la bourre de noix de coco. Puis, on les vit repartir. Au mois de mai, on vit reun, excepté que les cordes disparaissaient : "ils font le voyage la nuit", supposa-t-on ! Et on apprit qu'ils avaient ainsi récupéré du bétail néssu "in Charentes" pour en faire des belles moules de bouchots, "made in Bretagne". Evidemment, les bouchôleurs charentais qui captaient mal se frottèrent les yeux et l'histoire rapporte que l'administration profita de leur état doubitatif pour leur imposer de fout' de l'ordre dans zeu bouchots. Ce à quoi ils consentirent, d'autant que des éclaireurs, montés voir ce qu'i fabriquiant en haut, revinrent avec un mot à la bouche : "Miracle !". Dès lors, les Chérentais se mirent à la mode du captage de semence sur cordes, ce qu'ils font toujours, bin attentifs à ne pas zou louper, quoique "quand on loupe, tout le monde loupe aussi" ! Ils adaptèrent au système les théories de leurs anciens qui disaient : "si o yat dau monde au pays des moucles, c'est parce que les bébés reviennent toujours se fixer sur le crin de leur mère". "Faux !" leur ont expliqué les scientifiques qui ne voient cependant pas comment ils pourraient le prouver (allez don, vou' z'aut', marquer des bébés-moules pour voir où i z'allant amerrir !). Mais o supposerait une intelligence de thiau bestiau, et ine mouc, o ne peut eite qu'aussi bête qu'ine heûtre ! "Faux ? Sûrement !", veulent bin convenir nos ghenses, qui connaissent bin asteur, la biologie de la moule ! N'empêche que longtemps, au mois de mai, on les a vus croquer à pleines dents dans les cordes pour vérifier que cela craquait bien sous la molaire comme du sable. Et longtemps on les a entendus dire : "O grosse, c'est bon, les petits sont revenus !"
De Nodes et Brouage, on n'a pas souvenir de familles expatriées pour la Bretagne-nord. Que sont devenues celles parties de Charron ? "Certaines sont revenues", dit André Bouyé, d'autres uniquement pour s'y faire enterrer; quant aux drôles, o l'at fait que des purs Bretons !". Et l'on tient asteur, à la différence. On raconte aux Saumonards en Ile d'Oleron, que pour distinguer un Chérentais d'un Beurton, o suffit d'argarder zeu cordes. Entre les pieux, les Charentais les mettent à la verticale alors que ce l'on appelle asteur les Bretons, les posent à l'horizontale !
